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"SAVANTS, MAGICIENNES et DEVINS" ou la Maîtrise du Temps et de l’Univers.

L’idée d’un savoir libérateur, fondé sur la raison, englobant toutes les connaissances comme dans un cercle (encyclopédie vient de Plutarque : ἐγκύκλιος παιδεία les savoirs incluant la grammaire, la rhétorique, la philosophie, l’arithmétique et la géométrie, la musique et l’astronomie), l’idée aussi de déchiffrer le monde et d’agir sur lui plutôt que de le contempler, l’idée même d’une progression des connaissances avec la pédagogie restent, pour le meilleur et pour le pire des inventions grecques.

Les Grecs, c’est l’invention du Musée par Apollon et les muses, et son institution matérielle par Ptolémée 1er Sôter à Alexandrie, le Mouseion, avec jardin botanique et zoologique, et la fameuse bibliothèque (280 av. J-C) ; de l’Académie par Platon, école philosophique (vers 387 av. J.-C. – 86 av. J.-C) fondée dans les jardins qui abritaient le héros athénien Académos ; du Lycée (340 av. J-C) autre école philosophique fondée par le précepteur d’Alexandre le Grand, Aristote dit le péripatéticien – "celui qui marche autour" pour réfléchir, prémisses des Chemins qui ne mènent nulle part du philosophe Heidegger.

Et ce n’est pas un hasard si l’amas des connaissances est consigné par l’écriture – dont le saint patron, si l’on peut dire, est Cadmos, frère de la princesse Europe, tous deux nés en Phénicie c’est-à-dire au Liban – et transmis par le livre (liber, né de l’écorce, biblon qui donna la Bible). Dès l’origine du monde grec, le savoir se partage et se transmet par écrit, et ce sera d’ailleurs l’une des sources de la démocratie. Ce qui n’est pas le cas dans les mondes où seuls les initiés, les prêtres et les souverains sont des "savants".

Les Romains sont plus pratiques que les Grecs. Varron et Isidore de Séville veulent enchâsser le monde par les mots et les étymologies. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, veut dominer tous les savoirs. Vitruve édicte les lois de l’architecture et des proportions idéales : l’homme de Vitruve – les proportions idéales du macrocosme s’incarnant dans le microcosme – sera repris par Léonard de Vinci.

La notion de "savant" fait écho à l’idée que le savoir est universel et que l’humanisme peut s’appliquer au monde entier – base en partie de notre idée moderne de l’égalité et de la démocratie.

Du savant au scientifique

A l’époque des pré-socratiques, le monde est Kosmos, c’est-à-dire parure. Le scientifique ne se distingue pas du philosophe, il tire les enseignements de la nature qu’il contemple. Il en pré-suppose les principes qui se réfèrent aux éléments – l’eau ou le feu.

Les premiers scientifiques, qui sont aussi philosophes, s’égrènent sur la côte asiatique ou en Grande Grèce, c’est-à-dire en Sicile.

Petit Quiz :

Qui a énoncé un théorème de géométrie selon lequel une droite parallèle à l’un des côtés du triangle le sectionne en un triangle homothétique ? Thalès de Milet (625-547 av. J-C), né sur la côte ionienne et qui aurait systématisé des notions mathématiques inspirées d’un voyage en Egypte.

Qui a dit : Dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés ? Pythagore, né à Samos (570-480 av. J-C) en Asie Mineure.

Qui a édicté l’axiome : Par un point du plan on ne peut mener qu’une parallèle à une droite donnée ? Euclide dont nous ne savons où il est né.

Qui a laissé son nom au principe : Tout corps plongé dans un ensemble de fluides en équilibre subit de part de ceux-ci un ensemble de force de pression équivalent à une force unique appelée poussée, verticale dirigée vers le haut, d’intensité égale au poids de l’ensemble des fluides déplacés, appliquée au centre de masse de ceux-ci ? Archimède (287-212 av. J-C), né à Syracuse en Sicile.

Avec Platon et Aristote – retour à Athènes – naissent les raisonnements, avec Galilée, plus tard, la nature parle in lingua mathematica, en langage mathématique et Pascal distinguera au XVIIème siècle entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. Dès Lucrèce, les dieux n’étaient déjà plus que matière et atome, et l’on laissait les discours sur le monde aux philosophes comme Epicure et aux prêtres.

A la Renaissance, on peut encore tout embrasser comme le montrent Léonard de Vinci et Pic de la Mirandole. Mais, avec l’Encyclopédie de d’Alembert, la scission achève de s’opérer dans le monde occidental : on peut être savant sans être scientifique et scientifique sans être savant.

A la croisée du savoir et du mystère : la sorcière.

Dès la Grèce antique, les Mystères venus d’Orient, avec leurs secrets et leurs initiés, étaient le fait des poètes comme Orphée ou des femmes – Déméter, Perséphone, les Ménades – ; les femmes en outre avaient des pouvoirs sur les plantes et sur les hommes qui se résumaient en l’infanticide Médée ou en Circé qui transformait les guerriers en cochons. Seul l’ingénieux Ulysse triomphait des charmes de Circé, lui opposant les finesses de la ruse (πολυμήτις) et de l’intelligence.

Le destin d’Hypathie (370-415), à lui seul, résume le passage de la savante à la sorcière. Cette fille du dernier directeur du Musée d’Alexandrie qui a dirigé l’école néoplatonicienne aurait fait ses études à Athènes, apprenant aussi l’éloquence, l’astronomie, l’arithmétique. Réputée vertueuse, voire vierge – ce qui ne fut jamais exigé d’un homme – elle fut déchiquetée en 415, à l’âge de 45 ans, par les habitants d’Alexandrie, peut-être à l’instigation d’une faction chrétienne et de Cyrille, jaloux de son influence. Citée par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, elle se voit consacrer deux poèmes par Leconte de Lisle et devient une véritable légende. On la trouve même évoquée dans un album récent d’Hugo Pratt, Fables de Venise. Mais dès le VIIème siècle, un certain Jean de Nicée parle d’ "une païenne nommée Hypathie [qui] se consacrait à plein temps à la magie, aux astrolabes et aux instruments de musique et [qui] ensorcela beaucoup de gens par ses dons sataniques."

Parmi les devins, les femmes ne sont pas non plus, dirions-nous aujourd’hui, les égales des hommes : Tirésias l’aveugle extra-lucide ou Chalcas ou les augures et haruspices sont gens sérieux. Cassandre -frappée par Apollon pour avoir refusé les avances du dieu – prédit des horreurs et on ne la croit jamais. La Pythie de Delphes, la Sibylle de Cumes sont entourées des vapeurs de l’autre monde et saisies d’ivresse dans leurs prophéties … sibyllines.

Cette idée d’un secret qui donne à la femme d’étranges et redoutables pouvoirs lorsqu’elle pénètre dans un monde caché aux yeux des mortels, mais que l’homme, lui, peut percer avec les armes de la raison et du calcul, dans le sens d’un progrès de l’humanité perdure en partie. La "femme savante" d’Aspasie, inspiratrice de Périclès, jusqu’aux Précieuses de Molière, soulèvent soit la gêne devant l’étrangère – Aspasie était d’origine syrienne, non grecque – soit le rire – ou suscite la violence comme le montre le film remarquable de Alejandro Amenabar "Agora".

Rappelons toutefois que l’homme reste soumis aussi aux idées du temps comme le montre l’abjuration de Galilée menacé par l’Inquisition. Percer les mystères n’est pas sans danger.

Reste que, revanche féminine, Uranie avec son globe et son compas, reste à jamais la Muse des Sciences.

L’autre et le partage

Nous sommes des héritiers. Non du rang social, de l’argent, des privilèges – toutes choses éphémères. Héritiers d’un regard sur le monde, que les Allemands appellent Weltanschauung et les Anglo-saxons plus pragmatiques Way of Life. Et ce regard est né avec les Grecs.

Rappelons le mot à méditer d’Isocrate au Vè siècle av. J-C dans le Panégyrique : "Nous appelons Grecs plutôt les gens qui participent à la même éducation que ceux qui ont la même origine que nous."

Nous sommes donc des héritiers. De Prométhée qui vole le feu des dieux pour le donner aux hommes e; de l’humanitas cicéronienne ; d’une conscience de l’universalité de l’être humain, du respect de l’autre et du partage des savoirs, d’une pédagogie qui doit conduire l’enfant à des choix ouverts, donc à la liberté, pour chaque individu soucieux de la res publica – la chose publique.

Dans son livre sur La Science Chinoise, Joseph Needham raconte une anecdote révélatrice sur les différences entre Européens et Chinois : les Européens pensant pouvoir contrôler les lois de la nature, ont longtemps pratiqué les procès en sorcellerie infligés à des animaux : si, par exemple, un coq était accusé d’avoir pondu un œuf, le coq était condamné à la pendaison, car il est bien connu qu’un coq ne saurait pondre un oeuf. Alors qu’en Chine, disait Needham, c’est le gouverneur de la province qui eût été pendu, car les Chinois auraient considéré qu’il s’agissait d’un signe manifestant que les dieux étaient fâchés d’une mauvaise gestion de la province.

Sans doute cette idée très européenne de comprendre les lois du monde, mais aussi celles de la conquête ou de l’utopie nous viennent-elles des Grecs post-socratiques, avec cette impression, si étrange, que l’on peut conquérir la montagne et y planter son drapeau en disant « j’ai vaincu la montagne », ou que l’on peut faire la « guerre des étoiles », ou encore inventer un lieu qui n’existe pas. Cette volonté d’exploration, de manipulation et de recombinaison, de science et de technique, est issue d’une forme d’esprit qui a choisi de questionner le monde : elle a donné la philosophie et la politique, l’éthique et la technique, les mathématiques, la physique (phusis = « la nature »), la biologie, la génétique, la biochimie, le génie génétique ou enzymatique, la médecine …

Un neuro-biologiste portugais, Manuel Damasio, a récemment déclaré, quand on l’interrogeait pour la défense des langues classiques au Portugal : « Les mathématiques et les sciences ne forment pas des citoyens ». "Science sans conscience n’est que ruine de l’âme" écrivait Rabelais. Et Heidegger a toujours répété que « la science ne peut pas penser la science ». L’écrivain de science-fiction, John Brunner, rappelait : "Nous mourrons tous dans un pays étranger – l’avenir".

A l’heure où la science a dépassé la fiction, l’accélération des techniques, des nanosecondes aux clones et aux drones, la mondialisation des calculs financiers ne rendent-ils pas plus urgent que jamais le recours à l’Humanisme ?

Elizabeth Antébi  www.festival-latin-grec.eu